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Interview : « Je reste confiante pour le Groupe Raja mais inquiète pour l’économie européenne »

11 months, 1 week ago

Comment un groupe de la taille européenne de Raja a-t-il pu, a-t-il su, s’adapter du jour au lendemain à cette crise pandémique ? L’activité a-t-elle continué ? Quels enseignements en a-t-il tirés ? Témoignage avec Danièle Kapel-Marcovici, Présidente-Directrice Générale du Groupe RAJA.

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PNP : Qu’elle a été votre première réaction à l’annonce du confinement et l’arrêt de l’économie ?

DANIÈLE KAPEL-MARCOVICI : Dans chaque pays, la décision de confinement a été brutale et sans préavis, ou presque et la nécessité de répondre à la crise sanitaire a entraîné la crise économique. Les entreprises ont été fortement impactées et nombre d’entre elles ont dû fermer, en particulier des PME, TPE et auto-entreprises qui vont se relever difficilement. Aujourd’hui nous entrons dans une lourde phase de récession qui sera suivie par une grave crise sociale. Cette période a également dévoilé la désindustrialisation de notre pays, ce que nous savions déjà auparavant. Le 16 mars demeurera comme une journée noire ; tout le monde a été sidéré ! Et les entreprises qui ont décidé de poursuivre leur activité, ont dû faire preuve d’agilité et s’adapter rapidement à cette nouvelle situation. 

Et pour votre groupe ?

Les 25 entreprises du groupe en Europe ont toutes poursuivi leur activité ; c’est pour moi une grande satisfaction et le résultat d’une volonté collective de se battre. Aujourd’hui, la situation du groupe est satisfaisante car nous avons appliqué partout un plan de gestion de crise, le PCA (plan de continuité de l’activité), couplé à un plan de protection des collaborateurs et collaboratrices, sensiblement les mêmes que ceux que nous avions appliqués lors de la crise du H1N1 en 2009. Ces procédures ont été mises en place avant le 16 mars car deux de nos entreprises en Italie, MondOffice situé près de Turin et Raja à Piacenza, étaient à l’époque déjà touchées. Dans chaque pays, hormis nos équipes logistiques pour lesquelles nous avons immédiatement mis en place des mesures de protection sanitaire, l’ensemble des collaboratrices et collaborateurs a été installé en télétravail et leur engagement a été décisif dans la continuité de l’ensemble de l’activité. Cependant, je pense que cette forme de travail n’est pas complètement adaptée à nos métiers de contacts et malgré ses avantages, le télétravail a montré ses limites en particulier le manque de soutien collectif, une possible confusion entre vie privée et vie professionnelle et des problèmes techniques. C’est l’engagement de l’ensemble de nos 3 000 collaboratrices et nos collaborateurs qui nous a permis de poursuivre nos activités dans ces circonstances exceptionnellement difficiles et je tiens à les en remercier. Mon objectif était triple : protéger l’ensemble de nos équipes, continuer à servir nos clients et préserver les emplois.

Au-delà de ces considérations sociales, pourquoi avez-vous décidé de maintenir votre activité alors que l’économie était, elle, arrêtée ? 

Détrompez-vous, l’économie a besoin de nous. Notre activité principale, la distribution d’emballages aux entreprises, a été clairement identifiée comme essentielle au fonctionnement de l’économie en général. Depuis le début de la crise, nous avons profité d’une forte demande de nos clients Pure-Players qui sont en très forte activité et si les commerces de proximité sont fermés, leur activité e-commerce fonctionne à fond. C’est le cas du e-commerce alimentaire, du secteur pharma-santé, de la vente d’ordinateurs ou des secteurs du loisirs créatifs, jouets et vêtements pour enfants. Et cela ne vous a pas échappé, beaucoup de distributeurs et de commerçants ont fortement développé la vente en ligne ces dernières semaines, voire se sont investis dans ce circuit pour la première fois. Et la situation a évolué rapidement, et si sur la deuxième quinzaine de mars, nos ventes en France ont reculé de 35 % à 45 %, les commandes sont reparties progressivement à la hausse depuis début avril. Les entreprises redémarrent ! Et je suis très positive pour la fin du mois.

Vous possédez plusieurs filiales à travers l'Europe. Quel constat en tirez-vous ? 

Sur l’ensemble du groupe, la situation a été difficile au début de la crise, en particulier en Espagne, en Italie et en Grande-Bretagne. Mais depuis début avril, comme chez Raja France, chaque filiale bénéficie d’une clientèle e-commerce dans tous les secteurs d’activité en forte croissance dont les besoins d’emballage ont explosé. De plus, le groupe a bénéficié de l’acquisition en 2019 de la société Bernard, spécialiste de produits d’hygiène et d’entretien et d’équipements de protection individuelle et de l’intégration de la gamme de l’Equipier dans Raja France, nous avons ainsi pu offrir aux entreprises une gamme importante de produits indispensables aujourd’hui pour la protection de leurs collaborateurs. Ce qui représente aujourd’hui un volume d’affaires important pour le groupe et un levier de croissance pour les mois à venir.

Vous arriviez à vous en procurer ; je pense notamment aux masques ? 

Le groupe possède également des atouts non négligeables : 85 % de nos approvisionnements sont européens et nous avons en permanence des stocks importants dans nos 10 centres de distribution. C’est un réel avantage pour continuer à servir nos clients. Quant aux produits d’hygiène et de protection, les demandes de nos clients sont énormes et nous essayons de les satisfaire au mieux. Mais nous sommes dans une situation de pénurie qui bouscule notre fonctionnement habituel, ce qui n’a pas été de tout repos, croyez-moi !  Nous avons subi des revers comme la commande d’un million de masques de MondOffice venant de Chine, subtilisée au dernier moment par des Américains. Nous avons dû nous adapter à la gestion de crise et organiser une task-force pour les achats de cette gamme de produits. Voilà qui bouscule la routine !


Voilà quasiment un an, votre groupe prenait le contrôle de JPG, Bernard, MondOffice et Kalamazoo. Cette crise peut-elle remettre en cause ces croissances externes, hormis Bernard dont l’activité est soutenue ? 

Non, absolument pas ! Si JPG, Mondoffice et Kalamazoo ont beaucoup souffert au début de cette crise, avec des chutes d’activité de 40 % à 50 %, aujourd’hui, nos ventes sont en forte amélioration grâce à la réouverture progressive des entreprises, mais aussi au développement du home office et à la vente des produits d’hygiène, d’entretien et de protection. Et je pense que cette crise va obliger les entreprises à modifier leur approche quant à l’aménagement de leurs espaces de travail et des équipements collectifs, elles auront besoin de conseils : à nous de les accompagner dans cette démarche. Cela dit, notre objectif pour 2020 était de permettre à nos quatre nouvelles entreprises de retrouver l’autonomie opérationnelle par rapport à Staples et une forte dynamique commerciale. Malgré la crise, ce programme avance plutôt bien, avec des réalisations concrètes comme la relance du catalogue général pour Kalamazoo ou la relocalisation du centre de relation clientèle de JPG qui était situé à Lisbonne et que nous avons réinstallé à Survilliers. D’autres projets vont être finalisés d’ici à quelques mois comme la centralisation des achats pour ces entreprises, ou le transfert de toutes leurs activités web sur la plateforme e-commerce du groupe. Au final, la crise actuelle ne retardera pas la complète intégration de ces entreprises dans le groupe mais va probablement repousser leur plan de développement en 2021. Cependant cette même crise va peut-être nous permettre d’accélérer le développement de notre site RajaMarket au niveau européen. Et même s’il est encore trop tôt pour en tirer toutes les conclusions, je dirais que cette crise nous montre à quel point nos fondamentaux et notre stratégie sont solides, mais que l’agilité et la capacité d’adaptation de nos organisations deviennent des facteurs essentiels de pérennité et de développement. C’est une leçon que nous n’oublierons pas.   

Propos recueillis par Frédéric Leroi  

 

Repères : La carte de la solidarité 

Le groupe RAJA a répondu présent aux nombreuses demandes d’aide en France et en Europe. “Nous avons, par exemple, fait don de 420 000 sacs aux Restos du Cœur pour la distribution alimentaire. Mais nous avons aussi donné des gels et des masques aux hôpitaux, des emballages alimentaires aux associations et aux entreprises solidaires qui distribuent des repas au personnel soignant…”, souligne Danièle Kapel-Marcovici. De son côté, la Fondation Raja a apporté une aide financière d’urgence de 50 000 € à la Fédération Nationale Solidarité Femmes (FNSF) qui gère le 3919 – ligne nationale d’écoute – et les centres d’accueil et d’hébergement pour les femmes victimes de violences.  « Nous voulons agir concrètement et prendre part à la chaine de solidarité », conclut Danièle Kapel-Marcovici.

 

Repères : Les dates clefs du Groupe 

1994 : acquisition de Binpac en Belgique

1997 : achat du siège et du centre de distribution à Roissy-en-France

2000 : lancement de la plateforme e-commerce

2006 : création de la Fondation Raja

2007 : acquisition de Welcome Office et de l’Equipier

2010 : acquisition de Cenpac

2015 : acquisition de Morplan au Royaume-Uni

2017 : acquisition du groupe Udo Bär en Allemagne, Autriche et Suisse

2019 : acquisition de JPG et Bernard en France, MondOffice en Italie et Kalamazoo en Espagne