s'abonner

Bien-être au travail vs Covid-19 - Interview : Odile Duchenne, présidente de l’Ameublement français

7 months, 4 weeks ago

Le confinement, en généralisant le télétravail, a accéléré une tendance déjà observée. Peut-on déjà mesurer l’impact de ces nouvelles manières de travailler sur le mobilier de bureau ? Rencontre Odile Duchenne, présidente de l’Ameublement français.  

ODILE

PNP : Mesurez-vous déjà quelques impacts probables sur l’aménagement du bureau ? 

ODILE DUCHENNE : Bien entendu, les constats sont différents selon que l’on parle du court ou du moyen terme. A court terme, la plus forte demande des entreprises est depuis plusieurs mois liée surtout aux normes sanitaires et à leur application en entreprise après le déconfinement : soit un mobilier facile à nettoyer, des cloisons mi-hauteurs, transparentes, en plexiglas, simples à installer, sur roulettes, etc. L’objectif étant d’adapter ce mobilier à la situation présente afin d’accueillir le personnel et les visiteurs dans des conditions sûres. Donc un mobilier plus flexible, plus mobile, permettant de reconfigurer les espaces en fonction du public. On est là, dans l’urgence, où chaque entreprise « bricole » au mieux. 

Et au-delà ? 

Durant le confinement, 6 à 8 millions de salariés en France ont poursuivi leur travail à distance et continuent en partie. A la lumière de cette expérience inédite, beaucoup d’entreprises sont aujourd’hui en réflexion pour l’organisation du travail et l'aménagement des  bureaux, en tenant compte de cette expérimentation. On peut imaginer qu’un équilibre sera trouvé au fil des mois entre le tout bureau et le tout travail à domicile. En France, on est resté plutôt traditionnel et beaucoup dans le contrôle, donc dans le présentiel, mais l’expérience récente a montré que les choses pouvaient évoluer. Le dernier Baromètre Actineo avait montré que le télétravail était une importante source de satisfaction chez ceux qui le pratiquent (80 % de très et plutôt satisfaits). De nombreux employeurs ont pu constater que, ironiquement, leurs équipes avaient développé des liens solides grâce à la visioconférence — ou en téléphonant à leurs collègues — plutôt que de recourir à la communication électronique, comme cela tend souvent à se produire dans les open space pour ne pas déranger ses collègues. Selon l’étude de Deskeo, 62 % des Français voudraient faire plus de télétravail une fois la situation apaisée. 

Dès lors, qu’en est-il du bureau « classique » ?

Pour moi, si le management s’adapte, le télétravail va s’installer mais il ne s’établira sans doute que pour une partie de la semaine, j’imagine 2 ou 3 jours par semaine maximum. De plus, tous les métiers ne sont pas télétravaillables. Le bureau classique restera donc le port d’attache, le lieu où une communauté se retrouve, échange, partage des idées, des projets. Le travail individuel à la maison, les échanges au bureau. Ce constat implique également une évolution du mobilier puisqu’il entraînera sans doute le besoin d’espaces de réunion ou partagés pensés pour collaborer ensemble… en toute sécurité. Plutôt des fauteuils que des canapés, par exemple. Ainsi, le mobilier individuel comme le poste de travail individuel pourrait retrouver une raison d’être au-delà des questions de confidentialité dans certaines activités (RH, comptabilité, support…) pour des raisons de distanciation physique. On verra peut-être cohabiter des open space avec des « cubicle » qui autorisent une communication informelle et permettent de s’isoler sans se couper complètement des autres, à l’inverse d’un bureau fermé, et. On avait vu ces dernières années la taille des bureaux se réduire (1 m, 1,20 m), les meubles de rangement et les armoires disparaître. Pour demain, l’open space pourrait se réinventer avec plus de générosité, des postes de travail plus grands, plus confortables, moins impersonnels, l’apparition de rangements de proximité.

Autrement dit, des aménagements et mobiliers  choisis à l’aune de l’hygiène ?

(photo Haworth)

Aujourd’hui, comme demain, l’hygiène restera au cœur des priorités. Donc en flex office, là où les gens ne font que passer, on devine les réticences qu’auront les salariés à s’installer à un poste de travail et à s’asseoir sur un siège précédemment occupé par quelqu’un autre. On aura besoin de plans de travail, de sièges, de rangements faciles à nettoyer, éventuellement conçus avec des matériaux ou des recouvrements spécifiques et offrant des garanties sanitaires fortes, antibactériennes et antivirales. Le cuivre, le laiton et le bronze ont des propriétés naturellement anti microbiennes. L’institut technologique FCBA étudie les matériaux naturellement sains ou qui se nettoient facilement. Pourquoi ne pas penser à des matériaux proches de ceux utilisés dans les hôpitaux par exemple ? Le gouvernement, dans son protocole, préconise l'utilisation de produits contenant un tensioactif. Les industriels de l’Ameublement français travaillent d’ailleurs beaucoup sur ces questions, font de la veille, beaucoup de R&D, imaginent les solutions et les produits de demain face à ces contraintes. Il faudra bien entendu du temps mais la prise en compte est déjà là et des projets se développent.

Une certaine généralisation du travail à domicile entraînera aussi un besoin de nouveaux équipements ?

Bien entendu, dans un second temps. L'employeur doit au titre de ses obligations de droit commun de santé et de sécurité s'assurer que le domicile du salarié est conforme aux normes d'hygiène et de sécurité. A minima, les entreprises devraient proposer un siège ergonomique pour éviter les problèmes de santé, de dos, etc. dont l’importance et le coût réel commençaient à être mesurés avant la crise sanitaire. Il existe d’ailleurs déjà des entreprises qui proposent à leurs salariés en télétravail un catalogue de mobilier et produits pour qu’ils s’équipent et travaillent mieux à la maison. Je pense que ce type de démarche va se diffuser, ce qui pourrait amener les fournisseurs à développer des offres de location de mobilier. Mais pour que cette démarche se généralise, il faudrait d’abord mettre en place des incitations gouvernementales afin que le mobilier ne soit pas soumis à cotisation donc non considéré comme frais professionnel. Une autre conséquence d’une normalisation du télétravail sera le besoin et l’envie de mobiliers qui plaisent… puisqu’ils seront intégrés au domicile. Les fabricants devront – certains le font déjà – proposer des gammes plus design, plus attractives,  intégrer les codes esthétiques de la maison au niveau des couleurs, des structures… Pas si simple car il faut aussi conserver le côté ergonomique ! 

Des évolutions qui concernent aussi les espaces de coworking qui se multiplient ?  

(photo Sedus)

Certainement mais de façon différente. Tiers lieux, espaces de coworking, sont  généralement situés au cœur des villes, aménagés assez luxueusement et superbement décorés, on a même vu une certaine surenchère dans ce domaine dernièrement ! Mais ils abritent aussi des espaces de bureau qui, eux, gagneraient souvent à être retravaillés, aménagés avec du mobilier plus ergonomique, une attention portée à l’acoustique, à la lumière, etc. En effet, ils vont sans doute intéresser de plus en plus des gens moins nomades donc plus exigeants. Mais le besoin réel maintenant est aussi ailleurs. Il concerne les bureaux de voisinage pour les gens qui vivent dans les zones périurbaines et perdent beaucoup de temps quotidiennement dans les transports. Un grand espace commun convivial associé à des espaces plus fermés, tranquilles, efficaces, confortables mais sans show off. Aujourd’hui ce type d’espace est encore rare. On commence à voir des projets d’immeubles de logement, en banlieue par exemple, dans lesquels les architectes proposent tout le rez-de-chaussée en espace de bureau partagé. C’est une piste intéressante et une alternative pour demain au travail à domicile qui reste compliqué pour beaucoup de salariés faute de place et d’équipement à la maison. Faute aussi parfois de calme. En attendant l’hôtellerie, qui souffre actuellement, pourrait proposer une partie de ses espaces et chambres un peu réaménagés à louer en tant que bureau.  

Propos recueillis par Catherine Mandigon

(photo humascale)